Pachinko, Min Jin Lee

Après la douceur de Cristallisation secrète, retournons chez nos amis Japonais, avec cette fois un roman très différent écrit par une Américaine d’origine coréenne. Pachinko retrace l’histoire des immigrés coréens au Japon à travers une sublime saga familiale. Selon moi, ce livre est un chef d’oeuvre absolu qui a le mérite de traiter un sujet inédit en Occident. Mais quels aspects historiques et sociétaux révèle cette magnifique histoire sur quatre générations avec au centre le personnage de Sunja, figure matriarchale solide comme un roc ?

Le racisme des Japonais

Mon titre peu paraître brutal, mais il ne reflète que pâlement la violence de la mentalité japonaise. Lorsque j’entends les Français se faire traiter de peuple au mieux intolérant, au pire raciste, sur la simple base du vote populiste à chaque élection, je ris jaune. Les Japonais ne sont pas les seuls, mais leur politique d’immigration zéro – qui selon moi n’y est pas pour rien dans le niveau de sécurité du pays – en dit long sur l’ouverture de ce pays insulaire. Les Coréens sont vus comme faignants et malhonnêtes. Ils n’ont pas accès aux professions qualifiées ni à la propriété et vivent dans des quartiers insalubres. Un traitement difficile à croire tant ces deux peuples nous paraissent si proches. L’histoire du racisme – si tant est que les races existent, et le cas échéant, qu’il s’agisse de deux « races » distinctes – que subit ce peuple victime absolue des conflits sur son sol est racontée sous toutes les coutures à travers le destin d’une famille et sur quatre générations, des parents de la jeune Sunja qui grandit à Busan, un village de pêcheurs coréen à son petit-fils chéri Solomon.

Alors comment ces braves gens qui ont dû fuir la Corée ont-ils fait leur trou en terre hostile ? Et bien comme c’est presque toujours le cas pour les immigrés coréens du Japon et pour les raisons évoquées ci-dessus, grâce au pachinko. Les établissements de ces machines à sous auxquelles les Japonais sont si dangereusement accros sont souvent gérés par des groupes plus ou moins mafieux et quand on sait que cette activité représente 4% du PIB nippon, on comprend pourquoi le gouvernement a renoncé à les interdire.

Comme toutes les histoires d’immigrés qui réussissent, Pachinko décrit aussi bien le travail acharné et la débrouillardise de cette famille que les humiliations permanentes subies. Dans ce récit de l’exil, la troisième génération ne parvient pas non plus à s’intégrer. Solomon doit se soumettre à un examen de ses empreintes digitales le jour de ses treize ans et craindre une remise en cause de sa présence dans le pays où il est né. Jeune cadre dynamique prometteur une dizaine d’années plus tard, il se fait embaucher dans une banque d’investissement de Tokyo après de brillantes études aux États-Unis. Mais après l’échec d’une transaction dû aux liens de son père avec les yakuza, il se fait virer sans ménagement et…surprise ! intègre la société de pachinko de son père. La famille est certes devenue richissime, mais, empêchée de faire ses preuves dans les professions respectables, doit sa fortune à une activité interlope.

Les femmes sont faites pour souffrir

Ce sont les mots prononcés par la mère de Sunja alors qu’elle n’était encore qu’une jeune fille. Elle ne les oubliera jamais et ils lui reviendront quelquefois en mémoire, au moment des grandes épreuves. Le personnage principal de Pachinko est décrit comme une force de la nature, par opposition à son mari très chétif. Il le constate dès leur périple migratoire à destination d’Osaka.

Leur voyage depuis Busan aurait été difficile pour n’importe qui, surtout pour une femme enceinte, mais elle ne s’est pas plaint une seule fois ni prononcé un mot de travers. Visiblement, elle savait comment survivre, et lui n’avait pas toujours cette capacité. Il avait besoin d’elle. Un homme avait besoin d’une épouse.

Tout au long du récit, la force physique de Sunja irradie. D’une part, on imagine son épuisement lors de ses interminables journées de vente à la criée qu’elle partage avec sa belle-sœur Kyunghee. Mais jamais elle ne se plaint. D’autre part, la matriarche est confrontée à de grands malheurs. Là encore, elle encaisse.

Elle perd le doux Isak dans des cironstances atroces, le pauvre pasteur ayant été victime de la brutalité du régime politique japonais. De nombreuses années plus tard, Noa se suicide. Malgré ses études brillantes, sa maîtrise parfaite du japonais et donc sa tentative de faire oublier ses origines coréennes, l’idée même d’avoir pour père biologique un mafieux deviendra invivable. Au cœur de son chagrin, Sunja la matriarche regrette de n’avoir préparé ses fils à la souffrance comme les mères y préparent leurs filles. La biologie et les douleurs physiques qui en découlent y sont pour quelque chose, mais j’ai trouvé cette réflexion sur la résiliance universelle des femmes face à la souffrance terriblement pertinente. Ainsi les humiliations envers les Coréens vivant au Japon sont communes aux deux sexes, mais comme toujours, elles passent au plan sexuel dès lors qu’il s’agit des femmes. C’est ce que montre au début du roman l’agression dont est victime la jeune Sunja en rentrant du marché, laquelle occasionne la rencontre avec Hansu et pose son rôle de sauveur/protecteur qu’il gardera jusqu’à sa mort.

En parlant du loup…

L’ambiguïté du personnage de Hansu

Tantôt sauveur, tantôt trompeur, cet homme d’affaires apparemment lié aux yakuzas est sans contexte un pivot de l’ensemble de l’intrigue. Sans faire partie de la famille, il représente pour elle une ombre, à la fois protectrice et menaçante.

D’abord présenté comme un élégant homme d’affaires coréen de passage dans le port où la mère de Sunja tient sa pension, il délivre la pauvre Sunja des attouchements et paroles racistes d’un groupe de lycéens japonais. Ensuite, leurs rencontres d’ordre purement sexuel semblent faire apparaître un personnage moins sympathique : le cliché de l’homme plus âgé profitant de la fraîcheur d’une jeune fille. [Traduction par mes soins – pagination indisponible]

Il n’était plus un jeune homme, mais sa libido n’avait pas diminué avec l’âge. Quand il était chez lui, il se masturbait en pensant à elle. Selon Hansu, l’homme n’est fait pour coucher avec une seule femme. Le mariage n’avait rien de naturel pour lui,

De son idylle avec la jeune Sunja naîtra son seul fils ; et contrairement à ce que laisse entendre la confession de sa situation maritale, il n’est pas lâche et aidera jusqu’au bout la famille recomposée autour du dévoué Baek Isak. Par ailleurs, son amour pour Sunja ne le quittera jamais.

mais il serait incapable d’abandonner une femme qui a porté ses enfants. Certes, un homme a besoin de plusieurs femmes, il préferrait cette fille. Il adorait la robustesse du corps de Sunja, la rondeur de sa poitrine et de ses hanches.

Pour terminer sur une explication universelle et très convaincante de cette attirance si banale des hommes murs vis-à-vis des jeunes filles.

Son visage délicat le rassurait, et il dépendait désormais de son innocence et de son adoration. Après avoir passé du temps avec elle, c’est comme si rien ne pouvait lui résister. Et c’était vrai après tout : un homme redevient un garçon lorsqu’il fréquente une jeune fille.

Et puis il y a cette scène glaçante que je suis encore capable, des mois après – car oui, j’ai lu Pachinko l’été dernier – de visualiser avec précision. Quand l’une de ses jeunes maîtresses qui travaille dans un bar à hôtesses qu’il gère à Osaka le dérange à un moment inopportun, il la tabasse contre la portière de la limousine. La jeune fille sera défigurée à vie. En guise de contrepoids à cette face sombre du personnage, citons par exemple la prise en charge des soins de Yoseb, le frère aîné d’Isak, victime de l’horreur de Nagasaki, ou encore les frais de scolarité de Noa qu’il paie secrètement.

Un roman politique

Selon moi, et je l’ai annoncé dès mon introduction, Pachinko est un roman avant-tout politique, et les aspects féministes amenés par la matriarche de cette saga familiale en sont un aspect parmi d’autres. L’injustice subie par le peuple coréen réfugié au Japon est exposée par tous les aspects : d’abord dans le monde du travail, avec la misère qui en découle, puis au niveau légal avec l’absence de droit du sol ou même de naturalisation après de nombreuses années, et enfin sur le plan politique. Après la guerre, les Coréens sont pris en étau entre les communistes et les capitalistes à la botte des Américains. Au Japon, ils ont beau être traités comme des citoyens de seconde zone, ces immigrés ne peuvent nourrir l’espoir de rentrer au pays. Ainsi le pauvre Kim, patron d’un restaurant à Osaka qui appartient au réseau de Hansu, envisage de rentrer en Corée du Nord pour « participer à l’effort de réunification » et nettoyer la tombe de son défunt père. Alors que sa décision est prise, Hansu tente le raisonner en lui exposant son point de vue cynique mais cohérent – si ce n’est salvateur – au vu du contexte géopolitique. Une profession de foi capitaliste qui rejette les vélléités politiques collectives responsables des pires infâmies, au nom du peuple ou de la patrie.

« Combien de fois ai-je vraiment parlé de politique avec toi ? […] Jamais. Je suis un homme d’affaires. Et je veux que tu en sois un toi aussi. Et à chaque fois que tu vas à ces meetings, je veux que tu penses par toi-même, et je veux que tu poursuives tes propres intérêts, quelles que soient les circonstances. Tous ces gens – les Japonais ET les Coréens – sont foutus parce qu’ils continuent à penser au collectif. Mais c’est une illusion ; aucun chef ne veut le bien des autres. Je te protège car tu travailles pour moi. Si tu joues au con et vas à l’encontre de mes intérêts, alors je ne peux plus te protéger. Et concernant ces groupes coréens, n’oublie pas que les hommes qui les dirigent ne sont que des hommes – et donc guère plus évolués que des porcs. Et on mange des porcs. Tu as vécu chez ce paysan, Tamaguchi, qui vendait des patates douces à des Japonais qui mourraient de faim à des prix exorbitants et en temps de guerre. Il a violé les lois en vigueur et je l’ai aidé parce que nous avions le même objectif : gagner de l’argent. Il se considère sans doute comme un Japonais tout à fait respectable, ou un bon nationaliste…Comme les autres. En fait, c’est un très mauvais Japonais, mais un excellent homme d’affaires. […] Ce pays s’écroulerait si tout le monde croyait à ces conneries de samouraï. L’Empereur n’en rien à foutre des gens. Alors je ne te dis pas qu’il faut éviter d’aller à des meetings ou de faire partie d’un groupe. Mais n’oublie jamais que les communistes n’en ont rien à foutre de toi. Il n’en ont rien à foutre de personne. Il faut être cinglé pour croire qu’ils en aient quelque chose à foutre de la Corée. […] Nous ne sommes chez nous nulle part.  »

Une tirade qui à mon sens résume le caractère inextricable de la situation des immigrés et descendants d’immigrés coréens dans ce pays insulaire si hostile. Un grand bravo à Min Jin Lee pour cette saga familiale tragiquement instructive et bouleversante.

2 réflexions sur “Pachinko, Min Jin Lee

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