Weather, Jenny Offill

Dans le cadre de mon Book Club « normal » cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de découvrir une auteure américaine : Jenny Offill. Bureau des spéculations, son deuxième roman paru en 2014, a été classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times. Mais c’est son espèce de journal intime publié en 2014, Weather, qui nous intéresse ici. J’ai apprécié ces fragments au style délicat et au contenu tantôt apocalyptique, tantôt banal, parsemé de traits d’esprits et même d’histoires drôles. Weather, c’est le récit en apparence décousu mais in fine cohérent d’une famille au sein d’une Amérique terreau de l’élection de Trump. Par un effet miroir brillantissime, la narratrice raconte comment, sans lien de cause à effet, les difficultés de son quotidien font écho à une ambiance pré-apocalyptique sur une planète menacée par le réchauffement climatique. Les différents niveaux de récit sont annoncés par la polysémie du titre : celui-ci évoque certes la météo – avec ses caprices dus au dérèglement climatique – mais en tant que verbe, il peut signifier « éroder » ou « résister à ». Voyons un peu la pertinence de ces deux acceptations pour ce journal intime qui aurait pu s’intituler « Ma vie juste avant la fin du monde ».

Bibliothécaire, épouse, mère et sœur au bord de la crise de nerfs

Lizzie Benson, la narratrice de cette – lâchons le mot – autofiction, est bibliothécaire sur un campus. En plus de ce poste d’observation imprenable sur les professeurs, étudiants et autres visiteurs esseulés, elle est mariée depuis de nombreuses années à Ben. Comme pour l’ensemble du journal, certaines réflexions sur le couple poussent le lecteur à s’arrêter pour y réfléchir, malgré leur simplicité apparente.

[traduction par mes soins]

« J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir cet âge-là et d’être amoureux », dis-je à Ben.

« Tu ES amoureuse. », rectifie-t-il.

Comme si vivre avec la même personne depuis plusieurs décennies, qui plus est lorsqu’on élève un enfant à deux, vous faisait oublier l’amour que vous éprouvez pour celle-ci. Simple, loin de la flamme des débuts, l’amour qui dure sait se faire discret.

Seule maman blanche de l’école fréquentée par son fils, Lizzie est selon moi l’archétype de l’intellectuelle bobo démocrate de la côte Est qui aime vivre dans un quartier populaire. À la fois capable d’introspection et d’altruisme, cette bibliothécaire accepte avec enthousiasme et appréhension une opportunité professionnelle en accord avec ses convictions et personnalité : psy amatrice. Sa mentor Sylvia Liller devenue célèbre grâce au succès de ses podcasts politico-écologiques lui propose de répondre à ses e-mails pendant qu’elle voyage à travers le pays pour donner des conférences…

Une occupation pour le moins « prenante », et pas seulement en matière de temps ! Mais en plus de son emploi de maman et d’épouse – pas facile avec un mari obsédé par la conquête de l’espace –, Lizzie doit également s’occuper de son petit frère dépendant à la drogue qui, malgré son mariage avec une femme alpha et sa récente paternité, menace à tout moment de replonger.

Le jeune couple est cocasse et Lizzie se moque volontiers de sa belle-sœur. Mais à chaque passage le concernant, une grande tendresse envers son frère se dessine en filigrane.

Pour le dessert, Catherine nous sert des fruits avec de la chantilly sans sucre. Mon fils déchire sa serviette en petits morceaux. « Qu’est-ce qu’on fait ici ? », murmure-t-il. Henry [le frangin, donc] l’entend et se penche vers lui pour lui dire quelque chose à l’oreille. Eli sourit.

« Qu’est-ce que tu lui a dit ? », ai-je demandé à mon frère plus tard.

« Rien ».

Une autonomie récente et fragile pour cet être dont elle a toujours dû s’occuper pour cause de mère fanatique – tiens, tiens, autre mal de ce pays –  alliée à nouveau job anxiogène : ainsi se présente le bouleversement de la vie de la narratrice, bouleversement à l’image de sa nation-monde.

L’Amérique et la planète à l’aube du chaos

Comme il est aisé de refaire l’histoire à la lumière du présent. Toutefois, impossible de ne pas voir dans ce journal intime le récit d’une Amérique annonciatrice de l’élection de Trump. Une désespérance mêlée de peur de l’avenir, de sentiment de fin du monde : tous ces ingrédients qui font triompher les populistes sont bien présents dans Weather. Ce journal intime provoque ainsi chez le lecteur une angoisse diffuse, narrée avec sarcasme et économie de mots.

Grâce à son job de rêve, Lizzie prolonge son mal-être entre les peurs des collapsologues de droite et des gauchistes défenseurs de l’environnement inquiets de la disparition imminente de notre planète. C’est avec un air amusé-cynique que je repense à ce livre, car la réalité a une fois de plus dépassé la fiction pour mettre dos-à-dos ces deux camps encore trop optimistes : personne n’aurait pu imaginer le monde dans lequel nous allions basculer en 2020.

Mais revenons-en au journal intime. Je le rappelle, le style est délicieux : léger pour décrire des choses graves, et la forme fragmentaire accentue cet effet. Ainsi on peut lire une blague coincée entre deux épisodes narratifs, respectivement  sur la vie de Lizzie et concernant un élément de l’actualité.

Q : Quel est le principe du néo-capitalisme ?

R : Deux randonneurs aperçoivent un ours affamé devant eux. L’un enfile ses baskets. « Tu ne peux pas courir plus vite qu’un ours », murmure l’autre. « Il me suffit de courir plus vite que toi. », répond le premier.

À noter p. 49 cet autre encadré qui reflète bien les préoccupations de l’Amérique, et qui bien sûr comme toujours, se diffusent peu à peu à l’ensemble du monde occidental.

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Et puis il y a ces nombreuses mini-réflexions terriblement pertinentes et universelles qui parsèment Weather. Elles peuvent être d’ordre historique et sociétal, avec une bonne dose de moquerie vis-à-vis de l’éternelle anxiété des Hommes,

Quand l’électricité est arrivée dans les foyers, des personnes inquiètes ont envoyé des lettres à la presse, craignant que cette invention ne mette en danger la cohésion familiale. Désormais, les gens n’auront plus besoin de se rassembler autour de la cheminée, disaient-ils. En 1903, un célèbre psychologue dénonçait la future déconnexion des jeunes par rapport à l’aube et aux instants de contemplation qu’elle offre.

Ahahhah ! (p.63)

ou encore anthropologique – et bien sûr toujours sociétal. Ici une anecdote racontée avec un sérieux à la hauteur de la tristesse des faits :

Cette femme vient d’avoir cinquante ans. Elle me raconte comment elle est devenue presque invisible. Elle pense ne plus être aussi jolie qu’avant, mais grassouillette et grisonnante. Mais elle a surtout remarqué une chose, et cela lui fait un peu froid dans le dos me dit-elle : si elle fait la connaissance d’un homme en dehors du travail, il ne lui accorde que très peu d’intérêt et regarde par-dessus son épaule pendant qu’il lui parle, ou la refourgue à une autre femme de son âge. « Je dois vraiment faire attention maintenant », conclue-t-elle.

Enfin Jenny Offill manie parfaitement l’absurde, et j’avais envie de terminer sur un exemple de celui-ci, car il m’a bien fait rire. Pourquoi toujours être sérieux ? Les histoires drôles « gratuites », sans caractère politique ou entraînant la moindre réflexion, nous reposent.

Une femme entre dans un cabinet de dentiste et dit « Je suis un papillon de nuit. »

Le dentiste lui répond qu’elle doit voir un psy.

« Mais je SUIS chez le psy ».

* J’ai dû rechercher sur Google la signification de ce nouveau concept…

5 réflexions sur “Weather, Jenny Offill

  1. JiCé.....

    Ed,
    Belle analyse de cet œuvre intéressante qui, cependant, me parait triste en ces moments où l’on a besoin de joie. Je vais me replonger dans du Frédéric Dard. Par exemple, « l’Histoire de France vue par San Antonio »…. A consommer avec modération.

    Aimé par 1 personne

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