Le théorème du homard, Graeme Simsion

Petite nouveauté qui en restera à ce stade, j’ai tenté un Cercle de lecture en allemand. Une catastrophe : manque d’organisation et de cadre, ce qui s’est soldé par un groupe de quatre personnes, un organisateur qui débarque avec une heure de retard car il avait oublié la réunion, et une participante – malheureusement historique et motivée – désagréable et bien plus adepte des monologues sur sa vie que d’une véritable discussion au sujet d’un livre, ce qui est pourtant le principe d’un Cercle de lecture si je ne m’abuse. Toujours est-il qu’à cette occasion, j’ai lu un véritable best-seller, un modèle de comédie romantique moderne et grand public.

Graeme Simsion est un auteur australien de romans et de pièces de théâtre, essentiellement connu pour Le Théorème du homard (The Rosie Project en anglais) et sa suite, L’effet Rosie ou le théorème de la cigogne, que je ne lirai pas. Élément biographique primordial pour son œuvre de fiction, Simsion vient de la science : il a été consultant en systèmes d’information pendant une trentaine d’années.

 

Résumé

Ce roman raconté à la première personne nous plonge dans l’esprit à la fois intelligent et socialement débile de Don Tillman, professeur de génétique spécialisé dans l’étude du syndrome d’asperger, et pour cause : il n’est pas vraiment doué pour les rapports humains. Mis à part des coups de fil réguliers avec sa mère, les visites à sa famille sont très rares – la distance géographique est d’ailleurs énorme, nous sommes en Australie – et ses amitiés se résument désormais à son collègue Gene ainsi qu’à la femme – Claudia, psychologue de profession – et aux enfants de celui-ci. Or même si Don présente de nombreux symptômes, il n’est pas autiste, comme en témoigne son amitié révolue avec son ancienne voisine Daphnée, une veuve atteinte de la maladie d’Alzheimer. Alors comme tout humain qui se respecte, Don se sent seul et décide de rechercher sa future femme avec l’appui de la science. Il met au point un questionnaire ultra sélectif pour dénicher la femme idéale, lequel est basé sur des critères parfois habituels – non fumeuse, non végétarienne – mais la plupart du temps farfelus – comme cette histoire de glace à l’abricot. Le « projet épouse » est lancé !

Évidemment, les « dates » s’enchaînent, toutes plus décevantes et cocasses les unes que les autres, jusqu’à ce que Gene, en mettant Rosie en travers du chemin de son ami, ne vienne bouleverser le projet épouse. Elle fume et ne mange pas de viande. La jeune femme a décidément tout pour lui déplaire. Mais après une nuit passée chez lui à discuter autour d’un plat à base de homard, la jeune femme lui plaît tellement que son apparition bouleverse sa vie si bien rangée. Des créneaux de jogging à ceux de courses au marché, en passant par les menus quotidiens planifiés chaque semaine,  tout est chamboulé dans la vie de Don le « control freak ». Ses journées ne sont plus organisées à la minute près et les changements de programme amenés par Rosie ne le dérangent plus.

Lorsqu’il apprend que Rosie – élevée par son beau-père depuis la mort de sa mère dans un accident de voiture – cherche à retrouver son père biologique, Don met de côté le projet épouse pour se consacrer au « Projet père ». S’en suit une enquête rocambolesque ponctuée d’épisodes plutôt drôles et souvent foireux visant le prélèvement d’ADN des pères potentiels, le tout ponctué par un voyage à New York afin de recueillir l’ADN des deux candidats restants. Même Gene sera « soupçonné » à la toute fin. Il s’avère que, malgré le postulat de départ de la jeune femme, le père biologique de Rosie n’est autre que son beau-père.

Peu importe. Contrairement à ce qu’il répétait à la principale intéressée, Don n’a pas poursuivi le projet père par intérêt scientifique et sens de l’engagement. Cette quête s’est transformée en projet Rosie car si le projet épouse ainsi que le projet père ont lamentablement échoué, cette comédie romantique obéit à l’impératif de « happy end » du genre. Rosie et Don emménagent à New York. Elle trouve une place à la faculté de psychologie de Columbia et après s’être fait renvoyé de l’université de Melbourne, il retrouve un poste dans son domaine et s’offre même le luxe de faire des extras en tant que barman afin d’assouvir sa passion pour la confection de cocktail – et en réalité les liens sociaux directs – découverte au cours d’une soirée organisée dans le cadre du projet père. Un bébé est même en route. Oh ! C’est trop mignon…

 

Quelques clichés, mais surtout un certain manque de réalisme

Lorsqu’on pense au royaume de la chicklit, on visualise tout de suite une ribambelle de clichés dans un décor en carton-pâte. Or malgré quelques clichés – le séjour à New York City, la ville des comédies romantiques par excellence, le meilleur ami hétérosexuel primaire qui se tape tout ce qui bouge, ou encore l’homme-boulet littéralement transformé depuis l’apparition dans sa vie bien terne de sa future dulcinée – la casse est plutôt limitée sur ce plan. Pas de guimauve, pas de haine et exaspération qui se transforment en amour, juste des obstacles qui permettent de construire l’intrigue. Celle-ci est même très bien vue : une recherche de paternité riche en suspense et en rebondissements pour « sceller » la relation entre les deux protagonistes, il fallait y penser.

En revanche, le bât blesse sur le deuxième plan car Le Théorème du homard pèche quelquefois par manque de réalisme. De nombreux éléments semblent peu plausibles. Don est un nerd vierge à presque quarante ans – jusqu’ici tout va bien – et clairement antisocial, voire goujat – le questionnaire ! –, ce qui n’empêche pas Rosie, une véritable bombe de vingt-huit ans, de tomber amoureuse de lui. Il est cependant précisé lors du premier rendez-vous des deux tourtereaux qu’il a des abdos en béton grâce à la pratique régulière de l’aïkido. Même si cet alliage n’est théoriquement pas improbable, on peut toutefois se risquer à affirmer que la combinaison d’un tel profil intellectuel et social et d’un corps de rêve se rencontre plutôt rarement dans la vie. Ensuite, ce même scientifique si brillant croit – ou fait semblant de croire, même si rien ne l’indique – jusqu’au bout du projet père que l’homme qui a élevé Rosie ne peut être son père biologique pour cause de couleurs d’yeux différentes. Or nul besoin d’être un grand spécialiste en génétique pour savoir que c’est une immense bêtise. Autre inexactitude qui n’a gênée personnellement – et j’insiste sur cet adverbe car certains diront qu’il s’agit là d’une broutille – : lors de son voyage à New York, le couple visite trois musées en une journée et enchaîne avec un match de baseball pour la soirée. Enfin, et pour le coup je trouve cela plus embêtant, on n’a du mal à croire que Don, aussi proche de l’autisme et hyper-rationnel soit-il, ignore jusqu’au bout qu’il aime Rosie. Mais attention…

 

Une pépite d’humour

Malgré toutes ces lacunes, je dois avouer que j’ai passé un bon moment car l’humour rattrape tout. L’autisme a beau être un handicap difficile à vivre, Don n’est heureusement pas atteint du syndrome d’asperger et le personnage suscite plus le rire que la pitié. Doté d’empathie comme le prouvent les délicates attentions dont il a fait preuve à l’égard de Daphnée ainsi que sa complicité avec le fils de Gene, le narrateur se résume tout bonnement à ce que l’on appelle un gros boulet. Les ressorts du comique de situation sont largement exploités, renforcés par la parole du narrateur dont l’ignorance des codes sociaux se transforme en naïveté.

Graeme Simsion travaille actuellement à l’écriture d’un scénario et le lecteur visualise déjà certaines scènes à la Pierre Richard : le premier rendez-vous avec Rosie dans un restaurant chic de la ville qui se transforme en bagarre pour cause de tenue négligée, la danse improbable qui ridiculise une candidate idéale au projet épouse lors du bal de promo, sans compter les prélèvements d’ADN tous plus farfelus les uns que les autres. Ajoutons à cela des saynètes plus anecdotiques, mais tout aussi croustillantes, comme l’arrivée de Don chez son couple ami tard le soir et sans prévenir, sa description du signe mimant des guillemets dans une conversation, enfin sa fameuse réponse – pleine de bonnes intentions féministes, mais qui se termine en goujaterie – à la question posée par Rosie au sujet de son attirance sexuelle.

Même chose pour l’autre pendant de la comédie romantique : les passages touchants sont en effets très réussis. À l’occasion de cette soirée où il réunit les anciens camarades de la mère de Rosie présents à la sauterie du soir – présumé ! – de la conception de la jeune femme, Don développe de véritables qualités relationnelles en tant que serveur. Même s’il n’oublie pas le but premier de cette réunion, à savoir le prélèvement d’ADN des pères potentiels, son entraînement intensif préalable dans la préparation de cocktails portera ses fruits. Marquant un tournant dans sa mutation vers l’animal social, cet épisode lui procure un immense plaisir. Il ira même jusqu’à le classer juste derrière sa visite du musée américain d’histoire naturelle et à faire des extra dans un bar à New York après l’emménagement du couple. Cette expérience a d’ailleurs ouvert la voie à d’autres moments inimaginables avant la rencontre avec Rosie, à l’instar de la belle amitié virile qu’il noue avec un fan des Yankees lors de son séjour à New York.

 

 

Un roman ultra contemporain : le dating à l’ère de Tinder

Mais derrière l’histoire d’amour de ce personnage caricatural et hilarant se cache le célibat 2.0. Comme exposé plus haut, le manque de réalisme et les quelques clichés du roman s’atténuent sous l’effet de l’humour ; or celui-ci vient de l’immense potentiel d’identification que comporte Don Tilman. Évidemment, aucun homme – même le plus geek parmi les geeks – n’est aussi maladroit dans la réalité, personne ne met au point des questionnaires draconiens pour trouver un(e) époux/se, aucun être ne possède un agenda et des menus aussi organisés. Pourtant, le narrateur incarne bel et bien une tendance à l’hyper rationalisation de nos vies, donc des rapports humains et inexorablement du dating dans nos sociétés contemporaines. D’ailleurs, pas besoin de chercher bien loin : le titre français comprend un terme mathématique et annonce cette tendance sans détour !

Les unions d’amour étant un fait récent d’un point de vue historique, elles ont rapidement entraîné un phénomène qui ne cesse de croître : le célibat. Devenus plus exigeants car n’acceptant plus le choix des autres ni la solution la plus simple (le voisin, le premier venu), nous passons inexorablement par la case solitude. À Paris, deux mariages sur trois se terminent en divorce et rares sont les célibataires non inscrits sur Adopteunmec. Les gens ne se rencontrent plus ; activité trop chronophage. Confortablement assis sur leur clic-clac, ou collés aux autres dans les transports en heure de pointe, ils regardent des photos sur leur écran, lisent deux lignes de description et conviennent d’une date dans le meilleur des cas. Fini les rencards, place au dating, avec ses codes et son optimisation du temps. Et qu’est-ce que le dating de nos jours si ce n’est la rationalisation des rencontres ? Tout n’est qu’algorithme et critères, à l’instar du projet épouse de Don. Les profils les plus appréciés sont mis en avant sur Tinder, avec des facteurs qui s’inversent lors du passage d’un sexe à l’autre (ex : niveau d’étude). Dans les grandes villes, les célibataires font la fine bouche et sans l’exagération du narrateur alliée à une intrigue qui tient la route, le lecteur rirait jaune.

La vie de Don réglée comme du papier à musique n’est-elle pas une simple illustration comique de nos propres existences ? Le cercle vicieux est intéressant : plus la liberté offerte par le choix du partenaire est importante, plus nous avons du temps pour nous – au lieu de nous concentrer sur la fondation d’une famille -, plus nous multiplions les activités de plaisir personnel (jogging, aïkido, cuisine), et…moins nous laissons de place à un élément perturbateur de cette belle vie égoïste : la rencontre amoureuse. Par un effet mécanique, le temps libre s’amenuise tandis que nos exigences augmentent. Mais Le théorème du homard n’est-il pas utopique dans la mesure où, contrairement à Don, nos quotidiens chronométrés sont par définition incapables d’intégrer un élément irrationnel qui viendrait les chambouler ?

 

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